Diplôme de master en gestion d’entreprises en main, Mahamat, 27 ans, a passé deux années à déposer des CV dans les administrations publiques et les rares multinationales de la capitale. Sans succès. Comme lui, des dizaines de milliers de jeunes Tchadiens se heurtent chaque année à un marché de l’emploi formel totalement saturé. Face à cette impasse, une prise de conscience s’impose : l’avenir ne viendra pas du salariat classique, mais de la capacité de la jeunesse à créer ses propres opportunités.
Pourtant, transformer une idée en entreprise viable au Tchad relève encore aujourd’hui du parcours du combattant.
1. La triple barrière : Crédit, Énergie et Connectivité
Si la jeunesse tchadienne ne manque ni d’idées ni de résilience, ses ambitions se heurtent immédiatement à des réalités économiques très dures :
- L’accès au crédit, une muraille d’acier : Les banques commerciales appliquent une politique de risque extrêmement frileuse. Taux d’intérêt élevés, exigences de garanties immobilières ou foncières impraticables pour un jeune diplômé : le financement de démarrage (seed money) est quasi inexistant hors du cercle familial.
- Le coût de l’énergie : Faire tourner une petite unité de transformation agroalimentaire ou un atelier textile nécessite de l’électricité. Or, les délestages fréquents et le coût du kilowattheure forcent les entrepreneurs à utiliser des groupes électrogènes gourmands en carburant, ce qui détruit immédiatement leur marge bénéficiaire.
- La facture numérique : Bien que l’accès au réseau s’améliore, la connexion Internet haut débit reste chère pour une jeune start-up informatique qui souhaiterait développer des services numériques à grande échelle.
2. L’émergence d’un nouvel écosystème d’innovation
Malgré ces contraintes, une véritable culture du « do it yourself » prend racine. À N’Djamena, Moundou ou Abéché, la jeunesse s’organise :
- La montée en puissance des incubateurs : Des espaces de co-working et des structures d’accompagnement émergent pour former les porteurs de projets au business model, au pitch et au management.
- La valorisation du « Made in Chad » : De plus en plus de jeunes se tournent vers la transformation des produits locaux (jus de fruits naturels, cosmétiques à base de beurre de karité ou de spiruline, séchage de viandes et légumes). Ils répondent ainsi à une demande locale en réduisant la dépendance aux importations.
- L’Agritech comme levier : Des jeunes ingénieurs développent des solutions simples à base de capteurs solaires ou de services SMS pour informer les agriculteurs ruraux des prix du marché ou de la météo.
« Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de la charité, mais d’un environnement des affaires adapté à notre réalité. Donnez-nous un accès simplifié au crédit et de l’énergie stable, et la jeunesse créera les emplois de demain. » Un jeune fondateur d’incubateur à N’Djamena
3. Feuille de route : Comment libérer le potentiel de la jeunesse ?
Pour passer de quelques success-stories isolées à un véritable boom économique, trois réformes prioritaires sont nécessaires :
- Création d’un Fonds National de Garantie pour la Jeunesse : L’État et les bailleurs de fonds doivent s’associer pour garantir les prêts bancaires accordés aux TPE/PME dirigées par des jeunes de moins de 35 ans.
- Refonte de la formation professionnelle : Rapprocher les universités des entreprises privées en créant des filières courtes et pratiques axées sur le numérique, l’électricité solaire, le froid industriel et l’agronomie.
- Statut fiscal de la Jeune Entreprise Innovante (JEI) : Exonérer d’impôts sur les sociétés et de patentes les jeunes entreprises pendant leurs 3 premières années d’existence afin de leur donner le temps de se consolider.
Redigée par Sohiba Mahamoud Bachar
Chargée Tech Innovation et Plaidoyer Numérique
