Dans les rues de N’Djamena, sur les campus universitaires et jusque dans les villages reculés, une révolution silencieuse est en marche. Armés de leurs smartphones, les jeunes Tchadiens de la Génération Z transforment un simple appareil en outil d’émancipation, d’innovation et de changement social.
La Gen Z tchadienne : Une génération connectée malgré tout
La Génération Z – ces jeunes nés entre 1997 et 2012 – représente aujourd’hui près de 30% de la population tchadienne. Contrairement aux générations précédentes, ils ont grandi avec le numérique comme réalité quotidienne, même dans un contexte où le taux de pénétration des smartphones reste modeste (estimé à 35% dans les zones urbaines).
« Mon smartphone, c’est ma bibliothèque, mon bureau, ma voix et mon gagne-pain », confie Judith, 25 ans, cartographe communautaire pour le projet Nidoroualmewaafe. « Tout ce que je fais aujourd’hui passe par cet appareil. »
Du divertissement à l’engagement citoyen
1. Cartographier sa ville, transformer son quartier
Le projet du RJLI-LCCC dans le 7ème arrondissement illustre parfaitement le potentiel civique des smartphones. Vingt jeunes cartographes, équipés de smartphones et d’applications GPS, recensent les infrastructures d’assainissement, géolocalisent les problèmes, et créent une base de données qui servira à la planification urbaine.
« Avant, je passais mes journées sur TikTok », raconte Philippe, 21 ans, l’un des cartographes. « Maintenant, j’utilise mon téléphone pour aider ma communauté. Je collecte des données, je les envoie sur la plateforme, et je vois concrètement comment mon travail améliore mon quartier. »
2. Signaler et résoudre les problèmes en temps réel
La plateforme Nidoroualmewaafe, accessible via smartphone, permet aux citoyens de signaler instantanément les problèmes de leur quartier : caniveaux bouchés, déchets non collectés, forages en panne. Plus de 900 signalements ont déjà été collectés, créant une pression positive sur les autorités locales.
« C’est du pouvoir citoyen dans la poche », analyse un expert en civic tech. « Un jeune avec un smartphone devient un agent de changement, un contrôleur de l’action publique, un producteur de données utiles. »
3. Apprendre et se former gratuitement
YouTube, WhatsApp, applications éducatives : le smartphone ouvre l’accès à un univers de connaissances autrefois réservées aux privilégiés.
Les cartographes du projet RJLI-LCCC ont appris les bases de la cartographie numérique en grande partie via des tutoriels en ligne. Les formations WhatsApp permettent de toucher des centaines de jeunes simultanément.
« J’ai appris le montage vidéo sur YouTube, le design graphique sur Canva, et maintenant la cartographie avec le projet », témoigne Emmanuel, 20 ans. « Tout ça gratuitement, juste avec mon téléphone et une connexion internet. »
Les opportunités économiques du smartphone
Entrepreneuriat digital
La Gen Z tchadienne innove avec des moyens limités :
– Commerce en ligne: Vente de produits via WhatsApp Business et Facebook
– Services numériques: Montage vidéo, design, création de contenu
– M-banking : Transferts d’argent, paiements mobiles facilitant les transactions
– Formation en ligne: Cours payants dispensés via WhatsApp ou Telegram
« Avec 5 000 FCFA de crédit internet par mois, je gère mon business de vente de vêtements sur Facebook et je gagne 50 000 FCFA mensuels », explique afia, 24 ans, entrepreneure digitale.
Emplois de la nouvelle économie
Les smartphones créent de nouvelles catégories d’emplois au Tchad :
– Cartographes communautaires : 20 jeunes employés dans le projet du 7ème arrondissement
– Community managers : Gestion de pages et comptes pour entreprises et organisations
– Créateurs de contenu : Influenceurs, vidéastes, podcasteurs
– Développeurs d’applications : Adaptation d’outils comme Nidoroualmewaafe au contexte local
Le projet RJLI-LCCC démontre qu’un jeune formé à la cartographie mobile peut gagner un revenu décent tout en contribuant au développement de sa communauté.
Smartphones et participation démocratique
Amplifier la voix des sans-voix
Les réseaux sociaux permettent aux jeunes Tchadiens de contourner les médias traditionnels et de faire entendre leurs préoccupations directement.
« Quand je poste une vidéo sur un problème de mon quartier, en 24h elle peut avoir 5 000 vues », note Zacharie, 33 ans, activiste digital. « C’est une pression que les autorités ne peuvent plus ignorer. »
Mobilisation citoyenne instantanée
Un événement, une urgence, une opportunité : l’information circule à la vitesse de la lumière via WhatsApp. Les groupes communautaires du 7ème arrondissement comptent des centaines de membres qui s’organisent, se mobilisent et agissent ensemble.
Transparence et redevabilité
Les smartphones deviennent des outils de contrôle citoyen :
– Photos/vidéos : Documentation des problèmes et des promesses non tenues
– Géolocalisation : Preuve irréfutable du lieu et de l’heure
– Partage viral : Exposition publique des dysfonctionnements
« Mon smartphone est mon assurance contre l’impunité », affirme un jeune leader communautaire.
Les défis de l’inclusion numérique
La fracture numérique persiste
Malgré le potentiel, des obstacles subsistent :
– Coût des appareils : Un smartphone décent coûte 50 000 à 100 000 FCFA, inaccessible pour beaucoup
– Connexion internet : Onéreuse et instable dans certaines zones
– Alphabétisation numérique : Beaucoup de jeunes possèdent un smartphone sans en exploiter le potentiel
– Électricité : L’accès irrégulier au courant limite l’utilisation
La dimension genre
Les jeunes femmes ont souvent un accès plus limité aux smartphones que leurs homologues masculins. Le projet RJLI-LCCC l’a bien compris en intégrant 60% de femmes et jeunes dans ses activités de cartographie mobile, prouvant que l’inclusion digitale est possible.
« On m’a offert un smartphone pour la formation de cartographie », raconte Carine, 19 ans. « C’était la première fois que j’avais mon propre téléphone. Maintenant, je forme d’autres filles à l’utiliser. »
Smartphones et innovation sociale
Civic tech : La technologie au service du bien commun
Des plateformes comme Nidoroualmewaafe, lauréate de l’African Union Civic Tech Fund, démontrent que les jeunes Tchadiens peuvent créer des solutions numériques adaptées à leurs réalités locales.
« Nous n’attendons pas que les solutions viennent d’ailleurs », déclare Natwa Hindina Pierre, Coordinateur du RJLI-LCCC. « Avec nos smartphones et notre créativité, nous développons nos propres outils de transformation sociale. »
Santé communautaire
Des applications de sensibilisation sanitaire, des groupes WhatsApp de suivi médical, des campagnes de vaccination coordonnées via mobile : le smartphone devient un outil de santé publique.
Éducation alternative
Face aux limites du système éducatif formel, les jeunes créent des alternatives :
– Groupes d’étude WhatsApp : Partage de cours et exercices
– Cours vidéo YouTube : Complément aux enseignements classiques
– Applications éducatives : Apprentissage des langues, mathématiques, sciences
Le smartphone comme outil d’adaptation climatique
Dans un pays vulnérable au changement climatique, les smartphones deviennent des outils de résilience :
Systèmes d’alerte précoce : Alertes inondations, sécheresse, tempêtes de sable via SMS et applications
Agriculture intelligente : Informations météo, conseils agricoles, prix des marchés
Cartographie des risques : Identification participative des zones vulnérables, comme dans le projet du 7ème arrondissement
« Grâce à notre cartographie mobile dans les prochains jours, nous allons identifier 15 points de drainage prioritaires qui, une fois réhabilités, réduisent de 60% les zones inondables », explique un superviseur du projet RJLI-LCCC.
Les compétences du futur dans la paume de la main
Penser global, agir local
La Gen Z tchadienne s’inspire des innovations mondiales via leurs smartphones, tout en les adaptant aux réalités locales. C’est la glocalisation en action.
Collaboration transfrontalière
Les jeunes Tchadiens collaborent avec des pairs nigériens, camerounais, burkinabés sur des projets de civic tech, créant un réseau sahélien d’innovation sociale. Tout cela coordonné via smartphones et applications de messagerie.
Auto-formation permanente
« Je ne suis jamais allé à l’université », confie logamou, 25 ans, développeur de la plateforme Nidoroualmewaafe. « Mais j’ai appris le codage sur mon smartphone, via des applications et des tutoriels. Aujourd’hui, je développe des outils utilisés par des milliers de personnes. »
Vers une stratégie nationale d’inclusion numérique jeunesse
Pour maximiser le potentiel des smartphones dans les mains de la Gen Z, plusieurs actions s’imposent :
1. Réduire les coûts
– Taxation préférentielle sur les smartphones d’entrée de gamme
– Facilités de paiement pour les jeunes
– Programmes de recyclage et reconditionnement
2. Démocratiser l’accès à internet
– Forfaits étudiants/jeunes à prix réduits
– WiFi gratuit dans espaces publics
– Extension de la couverture réseau
3. Former massivement
– Ateliers d’alphabétisation numérique dans les quartiers
– Programmes scolaires intégrant les compétences digitales
– Hackathons et formations civic tech
4. Créer des opportunités
– Appels à projets pour innovations numériques jeunesse
– Incubateurs digitaux dans les universités
– Marchés publics ouverts aux solutions numériques locales
Un pari sur l’avenir
« Le smartphone n’est pas un luxe, c’est un outil de développement », insiste un expert du numérique. « Chaque jeune Tchadien équipé d’un smartphone et formé à son utilisation productive est un investissement dans l’avenir du pays. »
Les cartographes du projet RJLI-LCCC, avec leurs smartphones, font plus qu’enregistrer des données. Ils dessinent littéralement le futur de leur ville. Ils prouvent qu’avec un outil simple, une formation adéquate et une vision claire, la jeunesse tchadienne peut transformer son pays.
La question n’est plus de savoir si les smartphones peuvent changer le Tchad. La question est : combien de temps faudra-t-il pour que chaque jeune Tchadien ait accès à cet outil de transformation ?
La réponse à cette question déterminera largement l’avenir du pays dans les décennies à venir.
NATWA HINDINA Pierre
Citizenlab tchad
Pour aller plus loin :
Découvrez comment vous pouvez participer à des initiatives civic tech au Tchad :
– Plateforme Nidoroualmewaafe : https://nidoroualmewaafe.org
– RJLI-LCCC : rjlilccc@gmail.com / +235 63 13 35 29
Cet article fait partie de notre série « Jeunesse et Innovation au Tchad » – CitizenLab Tchad
