Ils ont moins de 30 ans, un smartphone, et une conviction : leur pays leur appartient. Reste à savoir si les institutions sauront les écouter avant qu’ils se lassent d’y croire.
Au Tchad, la jeunesse représente plus de 60% de la population. Pourtant, elle reste sous-représentée dans les instances de décision, ses initiatives sous-financées, sa voix souvent réduite au silence. Le numérique est en train de changer cet équilibre mais le temps presse.
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la situation de la jeunesse tchadienne. Elle est majoritaire dans la population, elle est la plus connectée, la plus instruite que le pays ait jamais connue, la plus exposée aux débats mondiaux sur la démocratie, la gouvernance et les droits. Et pourtant, elle est absente là où se prennent les décisions qui engagent son avenir.
Ce paradoxe n’est pas propre au Tchad. Il traverse l’ensemble du continent africain. Mais au Tchad, où la mémoire des crises politiques est vivace et où les institutions démocratiques sont encore fragiles, il prend une acuité particulière. La question n’est plus de savoir si les jeunes s’intéressent à la politique ils s’y intéressent, massivement, en ligne et dans les rues. La question est de savoir si les institutions sauront créer les espaces pour transformer cet intérêt en participation réelle.
| “La démocratie ne se pratique pas seulement dans les urnes tous les cinq ans. Elle se vit chaque jour, dans chaque groupe WhatsApp de quartier, chaque forum communautaire, chaque pétition en ligne signée par un lycéen de Moundou.” Natwa Hindina Pierre – CitizenLab Chad |
Ce que j’observe depuis le terrain, en travaillant avec des centaines de jeunes à travers le CitizenLab Chad et nidoroualmewaafe, c’est une énergie civique considérable mais encore mal canalisée. Ces jeunes ne manquent pas d’idées, ni de volonté. Ils manquent d’espaces institutionnels qui les prennent au sérieux. Ils manquent de formations à la participation citoyenne structurée. Ils manquent de financement pour leurs initiatives locales. Et surtout, ils manquent de preuves que leur engagement peut vraiment changer quelque chose.
C’est là que le numérique joue un rôle charnière. Les plateformes de civic-tech ces outils numériques conçus pour amplifier la participation citoyenne permettent aujourd’hui à un jeune d’Abéché de signaler un dysfonctionnement de service public, à un lycéen de N’Djamena de co-rédiger une proposition de politique locale, à une association de femmes rurales de cartographier leurs besoins et de les rendre visibles auprès des décideurs. Ce ne sont pas des utopies. Ce sont des pratiques que nous développons, que nous documentons, que nous enseignons au sein du réseau AfricTivistes dont CitizenLab Chad est le laboratoire au Tchad.
| CE QUE CITIZENLAB CHAD DÉVELOPPE POUR LA JEUNESSE TCHADIENNE Formations à la démocratie numérique et à la participation citoyenneWebinaires mensuels co-animés par des jeunes leaders tchadiensCréation de contenus civiques en langues locales : Arabe tchadien, Sara, KanembouRéseau de jeunes vérificateurs de faits formés au fact-checking Accompagnement de projets d’innovation civique portés par des 18-30 ans |
Mais les outils seuls ne suffisent pas. La démocratie numérique ne peut pas exister dans un vide institutionnel. Elle a besoin d’une contrepartie : des institutions qui ouvrent leurs données, des élus qui consultent réellement avant de décider, des administrations qui répondent aux interpellations citoyennes en ligne. Sans cette réciprocité, les plateformes civiques deviennent des espaces de frustration plutôt que de transformation.
Ma conviction, forgée dans six années de travail de terrain au Tchad et dans sept pays africains, est la suivante : la jeunesse tchadienne n’a pas besoin qu’on lui fasse des discours sur la démocratie. Elle a besoin qu’on lui fasse confiance pour la pratiquer. Chaque jeune formé à la participation citoyenne numérique, chaque initiative locale accompagnée, chaque donnée citoyenne qui remonte jusqu’aux décideurs c’est un pilier de plus dans l’édifice démocratique que nous bâtissons ensemble.
La génération numérique tchadienne peut sauver la démocratie. À condition que la démocratie commence, elle aussi, à leur faire de la place.
Par Natwa Hindina Pierre Coordinateur CitizenLab Chad, AfricTivistes
