En ligne, mais à quel prix ? Ce que personne ne dit aux jeunes Tchadiens sur leur sécurité numérique

Un matin de janvier 2026, un jeune homme que je connais bien ,appelons-le Idriss tonina, 22 ans, étudiant, actif sur les réseaux sociaux , m’appelle, la voix tremblante. Quelqu’un utilisait ses photos de profil pour créer un faux compte Facebook à son nom. Ce compte contactait ses amis, demandait de l’argent en son nom, diffusait des messages qu’il n’avait jamais écrits. En quelques heures, sa réputation était entamée. Sa famille était inquiète. Il ne savait pas quoi faire ni à qui s’adresser.
Idriss n’est pas une exception. Il est le reflet d’une réalité que je côtoie quotidiennement dans mon travail : des milliers de jeunes Tchadiens naviguent chaque jour dans un espace numérique dont ils ne maîtrisent pas les règles et dont ils ignorent souvent les dangers.
« Être connecté ne signifie pas être protégé. Et au Tchad, cet écart entre les deux est immense. »
Un espace numérique sans filet de sécurité
Quand on parle de sécurité numérique en Afrique subsaharienne, les discussions se concentrent souvent sur les infrastructures : couverture réseau, coût des données, accès aux appareils. Ces enjeux sont réels. Mais ils masquent une autre dimension, tout aussi urgente : celle des compétences de protection.
Un jeune de N’Djamena qui ouvre un compte Facebook ou TikTok aujourd’hui le fait sans formation préalable, sans accompagnement, sans connaissance des paramètres de confidentialité, sans savoir ce qu’il accepte en cliquant sur « J’accepte les conditions générales ». Il entre dans un espace mondialisé, conçu par des entreprises dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec les siens-avec pour seul équipement son téléphone et son enthousiasme.
Ce n’est pas une critique de la technologie. C’est un constat : les outils numériques sont neutres. Ce qui fait la différence, c’est ce que l’on sait ou ne sait pas de leur fonctionnement.
Les risques que j’observe sur le terrain
Dans le cadre de mes activités de formation et de coordination, j’ai identifié plusieurs formes de vulnérabilité numérique particulièrement répandues chez les jeunes Tchadiens :
L’usurpation d’identité et les faux comptes
Le cas d’Idriss Tonina est loin d’être isolé. La création de faux profils à partir de photos publiques est devenue une pratique courante, utilisée pour des escroqueries financières, des manipulations relationnelles ou des règlements de comptes. Beaucoup de jeunes ignorent qu’ils peuvent verrouiller la visibilité de leurs photos, limiter qui peut les identifier dans une publication, ou signaler un compte frauduleux.
Les arnaques et l’ingénierie sociale
Les escroqueries en ligne adaptées au contexte africain se multiplient : fausses offres d’emploi, faux recrutements d’ONG internationales, fausses bourses d’études, faux opérateurs de transfert d’argent. Ces messages sont souvent rédigés dans un français impeccable, avec des logos convaincants. Ils ciblent précisément les aspirations des jeunes: travailler, étudier à l’étranger, accéder à des ressources. La frontière entre une vraie opportunité et un piège est aujourd’hui difficile à voir sans éducation spécifique.
La désinformation et la manipulation émotionnelle
Les réseaux sociaux tchadiens sont traversés par des rumeurs, des images détournées, des vidéos sorties de leur contexte, des messages qui attisent des tensions ethniques ou religieuses. Dans un pays dont la stabilité est fragile, la désinformation numérique n’est pas un problème abstrait. Elle peut alimenter des peurs collectives, provoquer des violences, détruire des réputations. Les jeunes, qui sont les plus actifs sur ces plateformes, sont aussi les premiers vecteurs et les premières victimes de cette information toxique.
L’exposition des données personnelles
Beaucoup de jeunes ne réalisent pas ce qu’ils partagent réellement en ligne : leur localisation, leur entourage, leurs habitudes quotidiennes, leurs opinions politiques. Ces données ont une valeur commerciale, mais aussi parfois sécuritaire dans des contextes où la liberté d’expression est contrainte. Savoir ce que l’on partage, et avec qui, est une compétence de survie dans le monde numérique d’aujourd’hui.
« La désinformation ne circule pas parce que les gens sont naïfs. Elle circule parce que personne ne leur a appris à vérifier. »
Pourquoi le contexte tchadien crée une vulnérabilité spécifique
Les grandes plateformes numériques ont été conçues dans des contextes où des régulations existent, où des recours juridiques sont accessibles, où les utilisateurs peuvent signaler efficacement des abus. Au Tchad comme dans de nombreux pays d’Afrique centrale ces mécanismes sont faibles ou inexistants.
Il n’existe pas encore de loi spécifique sur la cybersécurité adaptée aux réalités locales. Les structures de signalement sont peu connues. Les victimes de cybercriminalité ne savent souvent pas à qui s’adresser la police, une ONG, la plateforme elle-même ? Et quand elles le savent, elles hésitent à le faire par peur du jugement social ou par manque de confiance dans les institutions.
Cette situation n’est pas une fatalité. Mais elle exige une réponse adaptée locale, pratique, ancrée dans les réalités quotidiennes des jeunes qui vivent ici.
Ce que nous faisons, et ce qu’il reste à faire
À travers le programme AI Salamalekoum et mes activités au sein du CitizenLab Tchad, j’ai eu la chance de programmer l’animation des formations sur la sécurité numérique, la détection des fausses informations et la protection des données personnelles auprès de centaines de jeunes à N’Djamena avec l’appui technique des équipes du Citizenlab tchad et le Réseau Africtivistes. Ces formations changent les comportements. Lors de la phase pilote avec un petit groupe des jeunes locaux des participants m’ont écrit pour me dire qu’ils avaient évité une arnaque grâce à ce qu’ils avaient appris. D’autres ont commencé à sensibiliser leurs proches.
Mais ces initiatives restent trop limitées face à l’ampleur du besoin. Ce qu’il nous faut, c’est :
- Une intégration de la sécurité numérique dans les programmes scolaires et universitaires pas comme une option, mais comme une compétence fondamentale
- Des espaces de formation accessibles dans les quartiers, animés par des jeunes pour des jeunes, dans les langues locales
- Un cadre juridique national clair sur la cybercriminalité, avec des procédures de signalement simples et connues du grand public
- Une collaboration renforcée entre les autorités, la société civile et les acteurs du numérique pour répondre aux incidents en temps réel
Un dernier mot : la dignité numérique
Au-delà des risques techniques, il y a une question plus profonde que je veux poser : celle de la dignité numérique. Chaque jeune Tchadien a le droit d’évoluer dans l’espace numérique sans être manipulé, sans être exploité, sans voir son image ou son nom utilisés contre lui.
Cette dignité ne viendra pas automatiquement avec la connexion. Elle se construit. Elle s’enseigne. Elle se défend.
Et si nous voulons que la génération connectée du Tchad soit aussi une génération souveraine capable de naviguer, de créer, de contribuer au monde numérique en gardant le contrôle de qui elle est alors nous devons investir dans cette éducation aujourd’hui. Pas demain.
Pierre NATWA HINDINA est coordinateur du CitizenLab Tchad (AfricTivistes), fondateur de la plateforme civique Nidoroualmewaafe et lauréat du Fonds Civic Tech 2.0 de l’Union africaine (2025). Il est disponible pour animer des conférences, ateliers et formations sur la sécurité numérique, la désinformation et la citoyenneté digitale en Afrique.