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Quand l’intelligence artificielle pense à notre place : le silence inquiétant d’une génération connectée

Il y a quelques semaines, lors d’une séance d’échange avec un groupe de jeunes dans un quartier de N’Djamena, j’ai posé une question simple à un étudiant en terminale : « Comment tu résous un problème que tu ne comprends pas encore ? » Sa réponse m’a arrêté net. Il a sorti son téléphone, tapé la question sur une application d’intelligence artificielle, lu la réponse à voix haute et m’a regardé comme si tout était dit.

Ce moment, je ne l’ai pas vécu comme une anecdote amusante. Je l’ai vécu comme un signal.

« L’IA ne remplace pas l’intelligence. Elle l’endort quand on ne sait pas s’en servir. »

Le Tchad connecté : une réalité que les chiffres ne racontent pas entièrement

Le taux de pénétration d’Internet au Tchad reste parmi les plus bas du continent autour de 24 % selon les dernières estimations. Pourtant, dans les quartiers populaires de N’Djamena, à Moundou, à Sarh, les jeunes ont des téléphones. Ils ont des données mobiles. Et ils ont accès à ChatGPT, à Gemini, aux outils d’écriture automatique.

Ce paradoxe est réel : une fracture numérique d’infrastructures coexiste avec une adoption massive des outils d’IA par les jeunes qui y ont accès. Et c’est précisément ce paradoxe qui devrait nous préoccuper davantage que les questions de connectivité pure.

Ce que j’observe sur le terrain dans mes formations, dans les ateliers que j’anime, dans les conversations que j’ai avec des enseignants et des parents c’est une transformation silencieuse des habitudes intellectuelles des jeunes. Pas spectaculaire. Pas visible d’un coup. Mais profonde.

Ce que j’ai observé dans les salles de classe et dans les quartiers

Un enseignant du lycée de Farcha me confiait il y a peu que ses élèves rendent des devoirs impeccables à l’écrit structure parfaite, vocabulaire soutenu  mais qu’ils sont incapables d’expliquer oralement ce qu’ils ont écrit. Une autre enseignante du 9e arrondissement me décrivait des exposés entiers copiés-collés d’une IA, avec des références à des réalités françaises ou américaines qui n’ont aucun ancrage dans la vie tchadienne.

Ce n’est pas une question de mauvaise foi des élèves. C’est une question de chemin de moindre résistance. Quand un outil fait le travail à ta place, et que personne ne t’apprend à l’utiliser autrement, tu l’utilises pour ne plus travailler. C’est humain. C’est même rationnel  dans une logique de court terme.

Mais le problème est que cette logique de court terme détruit quelque chose d’irremplaçable sur le long terme : la capacité à penser par soi-même, à raisonner face à l’inconnu, à construire une argumentation à partir de sa propre expérience du monde.

« Une IA formée sur des données occidentales ne connaît pas le prix du mil à Bol, ni la peur d’une crue dans le bassin du Lac Tchad. »

Pourquoi le contexte tchadien aggrave le phénomène

Dans les pays où l’éducation numérique est intégrée depuis longtemps, il existe des garde-fous : des enseignants formés à détecter les contenus générés par IA, des méthodes pédagogiques qui valorisent le processus de pensée plutôt que le résultat final, des infrastructures qui permettent d’enseigner le sens critique dès le plus jeune âge.

Au Tchad, ces garde-fous n’existent pas encore  ou très peu. Un jeune qui découvre un outil comme ChatGPT le fait souvent seul, sans guide, sans cadre, sans mise en perspective. Il ne sait pas que l’IA peut se tromper. Il ne sait pas que ses réponses sont calibrées pour un public mondial et non pour la réalité tchadienne. Il ne sait pas que l’utiliser sans réfléchir, c’est laisser quelqu’un d’autre penser à sa place.

Et quand cet outil lui dit qu’une pratique agricole de l’Iowa est applicable dans les plaines du Batha, ou qu’un modèle de gouvernance scandinave résout les problèmes communautaires du Kanem  il le croit. Parce que c’est écrit proprement, avec des mots qui sonnent savants.

Ce que cela signifie pour notre avenir collectif

J’ai eu la chance de représenter le Tchad dans des espaces internationaux, au Parlement européen, à l’OGP à Nairobi, au Sommet pour la paix environnementale au bassin du Lac Tchad. À chaque fois, ce qui m’a été demandé, ce n’était pas de réciter une définition apprise. C’était de partager une réalité vécue, une analyse construite à partir de ce que j’ai vu et traversé ici.

Cette capacité-là, aucune intelligence artificielle ne peut me la donner. Elle se construit dans les efforts, dans les erreurs, dans les discussions contradictoires, dans les lectures difficiles, dans les nuits passées à chercher une solution à un problème réel.

Si nous laissons nos jeunes abandonner ce chemin pour le raccourci systématique de l’IA, nous formons des récitants, pas des penseurs. Des exécutants pas des innovateurs. Des consommateurs de réponses – pas des bâtisseurs de solutions.

Ce que nous pouvons faire, concrètement

Je ne plaide pas contre l’intelligence artificielle. J’ai moi-même intégré ces outils dans nos programmes de formation, dans nos démarches de recherche, dans la construction de la plateforme Nidoroualmewaafe.org . L’IA est un outil puissant – à condition de savoir pourquoi on l’utilise et ce qu’on lui confie.

Ce que je plaide, c’est pour une éducation numérique qui commence par la question : qu’est-ce que tu penses, toi ? Avant de demander à une machine.

Concrètement, cela passe par :

  • Former les enseignants et les parents à comprendre ce que sont ces outils et comment en parler aux jeunes
  • Intégrer des exercices de pensée critique dans les programmes scolaires, apprendre à questionner une source, à comparer des points de vue, à construire un argument
  • Valoriser les savoirs locaux comme matière première intellectuelle : l’histoire du Tchad, les dynamiques communautaires, les défis environnementaux du bassin du Lac Tchad sont des terrains d’apprentissage irremplaçables
  • Créer des espaces où les jeunes peuvent partager leur vécu numérique  les bonnes pratiques comme les dérives sans être jugés

La question n’est pas de savoir si nos jeunes utilisent l’intelligence artificielle. Ils l’utilisent déjà. La question est de savoir si nous les accompagnons pour qu’ils restent les auteurs de leur propre intelligence.

Ce choix appartient à notre génération. Pas à une machine.

Pierre NATWA HINDINA est coordinateur du CitizenLab Tchad (AfricTivistes), fondateur de la plateforme civique Nidoroualmewaafe et lauréat du Fonds Civic Tech 2.0 de l’Union africaine (2025). Il intervient régulièrement sur les questions de démocratie numérique, d’intelligence collective et d’innovation citoyenne en Afrique.

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