L’Avidité dans le milieu des jeunes : Quand l’engagement devient une monnaie d’échange

À première vue, la jeunesse africaine en générale et la jeunesse tchadienne en particulier apparaît comme une force motrice du changement : créative, audacieuse, engagée. Dans les forums citoyens, les organisations de jeunes, les mouvements militants et les espaces numériques, les discours sur la justice sociale, la démocratie et les droits humains résonnent avec force. Pourtant, derrière cet élan apparent, une dérive s’installe progressivement et fragilise l’essence même de l’engagement citoyen : l’avidité.
L’avidité ne se limite pas à la recherche de l’argent. Elle se manifeste aussi par une soif insatiable de reconnaissance, de visibilité, de titres, de voyages, de financements et de positions d’influence. Dans certains espaces jeunes, l’engagement n’est plus un acte de conviction, mais une stratégie. Les causes deviennent des opportunités à saisir, les luttes des cartes à jouer, et les communautés, de simples prétextes pour accéder à des avantages personnels.
Cette logique transforme profondément les relations entre jeunes engagés. L’information est confisquée, les opportunités sont monopolisées, les collaborations deviennent intéressées. Certains se positionnent dans toutes les causes, parlent au nom de tous, multiplient les casquettes, non par souci d’impact, mais pour rester visibles et incontournables. L’activisme se vide alors de sa substance et perd sa crédibilité auprès des populations qu’il prétend servir.
L’avidité nourrit également une compétition malsaine. Au lieu de renforcer la solidarité et l’intelligence collective, elle alimente la jalousie, la méfiance et les conflits internes. Les jeunes les plus sincères, ceux qui travaillent dans l’ombre, sur le terrain, avec peu de moyens mais beaucoup de conviction, se retrouvent souvent marginalisés. Beaucoup finissent par se décourager, par se retirer ou par douter du sens même de leur engagement.
Cette dérive est d’autant plus préoccupante qu’elle reproduit les mêmes schémas que les jeunes dénoncent dans les systèmes politiques et institutionnels : accaparement des ressources, exclusion, clientélisme, personnalisation du pouvoir. Comment prétendre construire une Afrique plus juste et plus démocratique si, dans nos propres espaces, nous tolérons les mêmes pratiques que nous combattons ?
Pour AfricTivistes CitizenLab, l’engagement citoyen ne peut être réduit à une course aux avantages. Il repose sur des valeurs fondamentales : l’éthique, la responsabilité, la redevabilité et le service à la communauté. Les opportunités doivent être des outils au service de l’impact social, et non des récompenses individuelles. Sans cette boussole morale, l’activisme devient une mise en scène, déconnectée des réalités et des besoins des populations.
Il est donc urgent d’engager une introspection collective au sein de la jeunesse. S’engager, c’est accepter de partager, de transmettre, de créer de l’espace pour les autres. C’est comprendre que le leadership véritable ne consiste pas à tout prendre, mais à faire grandir. Cela implique de promouvoir la transparence dans la gestion des projets, de valoriser le travail collectif, de reconnaître les contributions de chacun et de remettre l’intérêt général au-dessus des ambitions personnelles.
Refuser l’avidité, ce n’est pas refuser les opportunités, mais refuser qu’elles deviennent une fin en soi. C’est choisir la cohérence entre les discours et les actes, entre les valeurs proclamées et les pratiques quotidiennes. Les jeunes ont un rôle historique à jouer dans la transformation de l’Afrique. Mais cette transformation ne pourra être durable que si elle est portée par une jeunesse consciente, éthique et profondément engagée pour le bien commun.
L’Afrique ne manque pas de jeunes engagés. Elle a surtout besoin de jeunes intègres, capables de placer la cause avant la carrière, l’impact avant la visibilité, et la communauté avant l’ego.
FALMATA Caroline